La construction en terre, ça tient ?

Matériaux. Terre crue.

Alexia Schneider,

Il y a un siècle et demi en Europe, personne n’aurait posé cette question. Et aujourd’hui ailleurs dans le monde non plus, sachant qu’un tiers de la population mondiale vit dans des bâtiments en terre1. Et pourtant, cette question, nous l’entendons souvent.

Depuis la nuit des temps, l’Homme a construit des abris pour se protéger de son environnement, que ce soit des prédateurs, de la pluie, du froid ou de la chaleur, à l’aide de matériaux facilement disponibles : du bois, de la pierre, des fibres végétales, et bien entendu de la terre. Au fil du temps, les techniques se sont perfectionnées et les habitats se sont complexifiés, comme les bâtiments en terre de plus de 6 étages de Sana’a, au Yémen. Alors, est-ce que la terre, « ça tient » ? CQFD.

Construction en briques de terre au Congo
Construction en briques de terre au Congo Ⓒ Physalide

La monoculture du béton

Depuis la mise au point du ciment Portland en 1824 puis l’avènement du béton armé, la construction connaît un boom du béton, remplaçant peu à peu tous les autres matériaux utilisés traditionnellement comme structure porteuse.

En effet, dans le contexte européen où la main d’œuvre est désormais plus chère que le matériau, le béton devient plus attractif que la terre par exemple qui, elle, bien que quasiment gratuite comme matière première, requiert plus de travail humain. Et si revenir au matériau terre était une façon d’avoir un impact social fort et de réinvestir dans l’économie locale ?

Fabrication d’adobes
Fabrication d’adobes Ⓒ Physalide

Dans la plupart des pays en développement en revanche, construire en béton s’avère souvent plus coûteux que construire en terre. Pourquoi y assistons-nous alors à un essor de cet « or gris » ? Parce qu’il reflète une certaine image de la richesse et de la « modernité » véhiculée par l’architecture emblématique des pays du Nord, le style international.

Dans l’agriculture, les conséquences désastreuses de la monoculture et de notre mode de production alimentaire actuel sont désormais connues : lessivage et appauvrissement des sols, propagation des maladies, utilisation de pesticides polluants devenus indispensables, perte de biodiversité, et j’en passe. De la même manière, la « monoculture » dans la construction – en l’occurrence la monoculture du béton – est porteuse de lourdes conséquences : contribution au réchauffement climatique par la production énergivore de ciment, épuisement des ressources de sable, perturbation des milieux aquatiques (due à l’extraction de sable marin), production importante de déchets difficilement recyclables, îlots de chaleur… Il est temps de (ré)introduire de la diversité dans la construction pour une architecture responsable et résiliente.

Un matériau surprenant

Logo du TERRA Award
Le TERRA Award qui récompense les projets contemporains d’architecture en terre

La terre est un matériau extrêmement vertueux de par son bilan carbone quasi nul (si elle est employée crue et non stabilisée au ciment), sa disponibilité, l’accessibilité des techniques de construction, sa capacité porteuse, sa capacité thermique, sa gestion de l’humidité, sa « réparabilité » et enfin sa « recyclabilité ».

De par son empreinte carbone exemplaire et son caractère intrinsèquement local, la terre regagne peu à peu de la crédibilité en Europe. C’est avec grand plaisir également que l’on assiste à une vague d’architectes de renom qui souhaitent redonner à la terre ses lettres de noblesse (comme la « Maison des herbes » de Ricola conçue par Herzog & de Meuron2) ainsi qu’à un regain d’intérêt pour ce type de construction, soutenu notamment par le TERRA Award3.